Les frontières du messalisme de guerre : identité politique et charisme à l’épreuve de la situation révolutionnaire

J’ai participé aux journées d’études « Charles-Robert Ageron, historien de l’Algérie contemporaine : héritages et perspectives », au centre d’études diocésain d’Alger, du 14 au 16 décembre 2012.

Ma communication s’intitulait : « Les frontières du messalisme de guerre : identité politique et charisme à l’épreuve de la situation révolutionnaire ».

Je partage avec les lecteurs le préambule de mon intervention, rédigé à Alger après les premières discussions autour du colloque.

*

Je tiens tout d’abord à remercier les organisatrices et organisateurs de ces journées. Il s’agit de ma dernière intervention publique pour cette année 2012. Année commencée à Alger et que je termine en quelque sorte dans cette même ville. Année marquée par de nombreux colloques, publications, commémorations (autour du cinquantenaire de l’indépendance) mais aussi par des élections.

Un collègue ici présent a attiré mon attention sur un article paru dans le quotidien Liberté du 13 décembre 2012. Le texte publiait des extraits de la « Lettre aux militants » de Mohcine Belabbas, président du RCD, analysant les dernières élections locales. Je le cite : « Cet acharnement a connu son paroxysme en Kabylie où une véritable opération – jumelles politiques – avec sa stratégie de domination administrative, son Messali et ses supplétifs a été déclenchée contre le RCD ».

Il ne s’agit que d’un exemple des usages contemporains de la figure de Messali dans les champs politique ou journalistique. Usages qui varient de la réhabilitation à la stigmatisation, en particulier autour des dates symboliques de la lutte de libération nationale où l’on observe une inflation des occurrences relatives à Messali ou aux messalistes.

Une collègue m’a interpellé hier en attirant notre attention sur d’éventuels problèmes consécutifs à un retour de bâton sur la question du MNA, organisation dont l’histoire a été marquée par une longue période d’ostracisme. De mon point de vue, il s’agirait plutôt de se demander quels seraient ces problèmes éventuels, que signifie ce retour et si l’image du bâton est appropriée pour comprendre ce phénomène.

La réémergence de la question messaliste n’est pas un phénomène complètement nouveau (ni spécifique, pensons à l’UDMA, au PCA, aux centralistes, bref à tous les « vaincus » ou « dominés » même chez les dominants), pas plus que son occultation ou sa stigmatisation que l’on retrouve déjà au cours du processus révolutionnaire lui-même. On pourrait citer dans le champ scientifique la thèse de Janet Dorsch Zagoria (1973), les travaux de Benjamin Stora ou ceux de Mohammed Harbi.

Ce dernier, dans une postface aux mémoires de Messali publiées en France en 1982 (ce texte a été expurgé dans son édition algérienne de 2006, gratifiée d’une préface ambigüe d’Abdelaziz Bouteflika), pointe la difficulté de parler de la question messaliste au risque d’être accusé de souscrire rétrospectivement aux vues du mouvement. Par ailleurs, il a fallu un certain courage intellectuel pour faire figurer en 1981 dans Les Archives de la révolution algérienne des documents issus du courant messaliste.

Tous ceux qui ont prétendu parler de Messali ou du MNA (voire en en leur nom) ne l’ont pas fait avec autant de finesse ou de rigueur. Je pense en premier lieu au prolifique Jacques Simon qui correspond à la définition de l’intellectuel prolétaroïde, ou encore à l’autodidacte localiste Khaled Merzouk. Si chacun défend des options politiques radicalement différentes, ces auteurs se retrouvent pour projeter leurs propres vues sur un personnage dont l’envergure appelle à l’analyse nuancée, en rupture avec l’héroïsation ou la diabolisation.

Que signifie parler de Messali en 2012 – à Alger, Paris ou ailleurs ? Quels sont les ressorts de l’engagement scientifique ? Il est difficile de penser qu’il n’existe pas de lien intime (intellectuel, politique, culturel ou familial) entre le chercheur et son objet – que l’on traite des mozabites, des anarchistes ou des femmes. Et si l’on songe plus naturellement à la construction de l’objet par le chercheur, on peut aussi envisager les effets en retour.

Si les chercheurs sont responsables de leurs propos ou écrits publics, ils sont irresponsables face à l’usage et la réception de ceux-ci. D’autant plus que les enjeux du champ scientifique ne sont pas identiques à ceux des champs médiatique ou politique. Car des problèmes de traduction existent et subsistent, au-delà des querelles ou clivages linguistiques, au-delà des expressions astucieuses qui mettraient tout le monde d’accord.

Le cloisonnement disciplinaire plus ou moins rigide, les courants théoriques plus ou moins à la mode, les contextes nationaux plus ou moins franchissables doivent nous inviter à penser le passé qui s’énonce au présent sans sombrer dans cet « historicisme » si justement critiqué par Michel Dobry. Les hommes font et écrivent l’histoire, sans tout à fait savoir comment celle-ci sera écrite ni véritablement connaître comment celle-ci s’est produite.

Face à ce double obstacle, on ne peut qu’avancer avec prudence, accompagné de son appareil théorique, ses sources et questionnements.

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