Algérie : un seul drame, dix solutions

Extrait d’un article d’Eugène Mannoni paru dans Le Monde diplomatique en février 1958.

La diversité des solutions suggérées pour l’Algérie attesterait, à elle seule, la complexité d’un problème politique brutalement posé le 1er novembre 1954.

Esquisser toutes les solutions ? Nous ne prétendons pas le faire. On trouvera simplement, en page 3, un résumé des principales d’entre elles.

La loi-cadre, dans laquelle le gouvernement français circonscrit les données du problème algérien, et la reconnaissance de l’indépendance algérienne, réclamée par les nationalistes, ne constituent – bien qu’elles doivent plus particulièrement retenir l’attention – que deux des très nombreuses solutions…

D’autres issues ont été proposées : fédération franco-maghrébine, fédération France-Afrique, recours au « fédéralisme personnel », partition du territoire algérien.

Il n’est pas inutile de faire connaître ces propositions, même si le vote de la loi-cadre les prive de « l’actualité » qu’elles eurent à un moment donné, ou les relègue au second plan…

Un ensemble franco-maghrébin auquel appartiendrait une Algérie indépendante

La Tunisie et le Maroc ont sur la solution du problème algérien une opinion commune.

Un communiqué, publié le 22 novembre 1957, à l’issue des entretiens qu’eurent à Rabat Mohammed V et M. Habib Bourguiba, permet de prendre connaissance de l’ébauche de solution présentée par les deux hommes d’État.

« Devant le conflit qui oppose leurs frères algériens, auxquels les unissent tant de liens, et le peuple ami, la France, S. M. le roi du Maroc et S. Exc. le président de la République tunisienne adressent un pressant appel aux deux parties pour que s’engagent des négociations qui aboutiraient à une solution juste devant amener la concrétisation de la souveraineté du peuple algérien, conformément au principe des Nations unies, ainsi que la sauvegarde des intérêts légitimes de la France et de ses ressortissants. »

Dans une interview accordée à Philippe Herreman (le Monde, 18 décembre 1957), M. Bourguiba a précisé que si les négociations pouvaient s’ouvrir sans que fût, comme le réclamait jusqu’ici le F.L.N., reconnue au préalable l’indépendance algérienne, elles devaient du moins avoir en vue cette indépendance.

L’affaire algérienne réglée, M. Bourguiba se déclare favorable à la création d’un ensemble franco-maghrébin et souligne que la Tunisie est disposée, sous réserve de réciprocité de la part de la France et des autres partenaires de cet ensemble, à des abandons de souveraineté.

La création d’un ensemble franco-maghrébin a, sous ces conditions, également reçu l’approbation de diverses personnalités marocaines.

La position des nationalistes

F.L.N. : indépendance

Avec quelques hésitations et en prenant soin de préciser aussitôt que souveraineté ne pouvait signifier qu’indépendance, le F.L.N. a acquiescé aux termes du communiqué tuniso-marocain du 22 novembre.

« Pour le F.L.N… la concrétisation de la souveraineté signifie l’indépendance pure et simple… » (El Moudjahid, 1er décembre 1957.)

Le F.L.N., qui s’affirme seul représentant qualifié du peuple algérien, proclame encore son hostilité à « toute formule libérale qui limiterait institutionnellement l’indépendance comme l’autonomie interne ou le fédéralisme avec la France… » (El Moudjahid, 15 décembre 1957.)

Dans cette Algérie « indépendante », quel serait le sort des Européens ? Le F.L.N. répond .qu’ils pourraient soit obtenir la citoyenneté algérienne, soit garder la citoyenneté française, mais n’être alors que des étrangers, sans statut privilégié.

M.N.A. : Constituante

Le Mouvement national algérien (M.N.A.), organisation nationaliste animée par Messali Hadj et rivale du F.L.N., a, dans un aide-mémoire adressé à M. Hammarskjoeld, secrétaire général des Nations unies, préconisé :

1) Une conférence franco-algérienne pour déterminer les conditions d’un cessez-le-feu. Le gouvernement français devrait libérer Messali Hadj et arrêter les exécutions des condamnations à mort. M. Hammarskjoeld pourrait présider cette conférence, dont les travaux seraient portés à la connaissance des Nations unies ;

2) L’élection au suffrage universel, et sous contrôle international, d’une Assemblée constituante algérienne ;

3) Des négociations entre les représentants élus de l’Algérie et les représentants de la France pour déterminer les relations futures des deux pays.

Une communauté franco-nord-africaine

Dans une proposition de résolution déposée le 23 juillet, M. Pierre Mendès-France invitait le gouvernement français à « ouvrir une négociation générale avec le Maroc et la Tunisie pour étudier les moyens propres à régler les conflits et litiges de toute nature existant entre la France et les pays d’Afrique du Nord, et pour jeter les bases d’une communauté franco-nord-africaine… ».

M. Mendès-France réclame dans cette proposition « une politique qui n’hésitera plus devant les réformes audacieuses pour réaliser le progrès social dans le respect de la dignité humaine et dans l’égalité des hommes et des peuples ». Il affirme que cette politique « conduit inévitablement vers un système fédératif », incompatible « avec toutes les solutions imposées ou octroyées » et conclut qu’il faut « essayer de tracer un cadre plus vaste où s’inscrirait l’avenir lié de l’Afrique du Nord et de la France ».

« Quelles que doivent être, précise-t-il, les institutions de l’Algérie nouvelle, sa place sera réservée, ses intérêts défendus. Dans la perspective d’une vaste communauté humaine d’un type nouveau et ayant en vérité, valeur d’exemple aux yeux du monde entier, les Algériens devraient voir une raison de confiance, un motif de rapprochement et de conciliation. » » Et les pays qui font dès maintenant l’expérience pleine de promesses qu’a inaugurée le vote de la loi-cadre y trouveront l’assurance de pouvoir poursuivre leur développement politique, économique et social, en étroite association avec la France au sein d’un vaste rassemblement de peuples dont la communauté d’intérêts et d’aspirations garantira la cohésion et la permanence. »

[On notera que l’esquisse de solution brossée par M. Mendès-France présente d’évidentes analogies avec celle qu’ont tracées M. Bourguiba et Mohammed V. Des différences importantes séparent toutefois du président de la république tunisienne l’homme politique français. M. Bourguiba est partisan de l’indépendance algérienne. Même s’il lui arrive de la baptiser « souveraineté » (voir le Monde du 18 décembre 1957), il estime que c’est sur « la base » de cette indépendance qu’un cessez-le-feu — et donc une éventuelle négociation politique — devrait s’engager.

M. Mendès-France (qui ne prive pas au demeurant le M.N.A. de tout droit de participation à une éventuelle négociation) distinguait la « souveraineté de l’« indépendance ».

« Ici même, à de nombreuses reprises, nous avons discuté des notions de souverainetés interne et externe : il y a donc des degrés de souveraineté… » Il est normal ajoutait-il, que les gouvernements marocain et tunisien « expriment leurs conceptions et non pas les nôtres au point de départ de la discussion ».

« Le gouvernement français, de son côté, a le droit de faire connaître son point de vue et de poser ses conditions. » (Assemblée nationale, 29 novembre 1957.)]

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