Mohammed Harbi : L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens

Source: Mohammed Harbi , L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992, p. 52-57

Le rôle de Messali a été réévalué. J’aborde ici un point qui a été, pour moi, la source de troubles de conscience et de souffrances. Dans la geste du FLN, le fondateur du nationalisme apparaît toujours sous le visage du traître. (…) Ma conviction que Messali était diabolisé parce qu’il pensait différemment – la question de savoir s’il avait raison ou tort m’apparaissant secondaire – s’est fait jour en 1957. (…) Il y a eu d’abord les pressions exercées sur la Fédération de France du FLN par ses soutiens français pour mettre un terme aux luttes fratricides entre Algériens. Il y eut, ensuite, le massacre de Melouza (28-29 mai 1957). J’eus, à ce sujet, une discussion éprouvante avec M° Stibbe, qui l’attribuait au FLN. (…) Il y eut enfin les demi-confidences d’un membre de la direction du FLN, Moundji Zine El Abidine, secoué par l’attentat contre son ami Filali Abdallah (7 octobre 1957), un des leaders messalistes. « Dans la scission du MTLD comme dans la lutte entre le FLN et le MNA, tous les torts ne sont pas du côté de Messali », me dit-il. C’en était assez pour éveiller mon esprit, au besoin de me forger une opinion par moi-même et de remettre en cause les clichés reçus.

J’ai alors agi, sans succès, dans le FLN pour une trêve avec le MNA. En 1964, sous Ben Bella, je me suis risqué à publier que Messali avait été un révolutionnaire « malgré un certain confusionnisme, tandis que ses adversaires dits centralistes, avaient été purement et simplement des légalistes et des réformistes »1. Mon initiative provoqua un tollé, mais Ben Bella m’appuya discrètement. Je récidivais lors des débats en vue de la préparation du Congrès du FLN, en avril 1964, où je proposais la révision du cas Messali. Ma tentative tourna court. Les anciens officiers de l’ALN subodoraient que sa réhabilitation créeraient un climat qui pousserait les vaincus à demander justice. La discussion m’éclaira sur « la coalition des haines » que Messali suscitait. On lui en voulait surtout d’avoir dérogé à la règle de l’unanimisme. Cela étant, je ne cherchais pas à en tracer un portrait plus ressemblant qu’il ne l’était. Le vieux leader avait perdu la course de vitesse qui l’opposait au FLN pour s’emparer du mouvement des masses. L’aurait-il gagnée qu’il aurait fait jouer la règle de l’unanimité à son profit. C’est, du moins, ma conviction intime. Les logiques étaient les mêmes.

Dans l’ordre des idées, l’étude de Claude Lefort, « Le Totalitarisme sous Staline », m’invitait à m’interroger sur les raisons qui ont déterminé l’attitude de la majorité du MTLD en faveur de Messali et sur la fonction historique de l’homme.

C’est d’abord comme arbitre entre groupes rivaux à l’intérieur de l’ENA puis du PPA que Messali passe au premier plan. La petite-bourgeoisie s’était donnée un chef pour surmonter se divisions, prendre la direction du mouvement national et rallier à elle les classes populaires. En s’écartant de ce rôle, Messali perturbait les visées politiques de ceux qui avaient prospéré à son ombre. Sa marge de manœuvre, il la devait à son audience au sein des classes les plus déshéritées de la population qui ne pouvaient admettre une conscience appropriée du fonctionnement de la société et de la façon de mener leur propre lutte.

Depuis 1954, l’hostilité au rôle de l’individu dans l’histoire et la négation de la fécondité de son intervention sont devenues une tradition. (…) La plate-forme de la Soummam (août 1956), par exemple, met en œuvre un déterminisme plat et fait appel au « sens de l’histoire » pour refuser à Messali Hadj, fondateur du nationalisme algérien, tout rôle créateur. « La psychologie de Messali », y est-il écrit, « s’apparente à la prétention insensée du coq de la fable qui ne se contente pas de constater l’aurore, mais proclame  »qu’il fait lever le soleil ». Le nationalisme algérien dont Messali revendique effrontément l’initiative est un phénomène universel, résultat d’une évolution naturelle suivie par tous les peuples sortant de leur léthargie. Le soleil se lève sans que le coq y soit pour quelque chose, comme la révolution algérienne triomphe sans que Messali y soit pour quelque chose ».

Cette analyse caricaturale, étroitement déterministe, trouve dans le processus historique ce qu’elle y a mis préalablement. Elle laisse dans l’ombre la mentalité des Algériens du début du siècle conscients de leur appartenance religieuse et de leur différence avec les Européens mais encore modelés par les particularismes familiaux, régionaux, etc. et peu soucieux de fonder une nation.

Le rôle des facteurs économiques et sociaux ne supprime pas la marge d’initiative, souvent importante, laissée à des personnalités exceptionnelles. Messali Hadj était de celles-là. Certes, l’homme politique agit dans des conditions déterminées qui lui imposent des limites, mais si l’on ne perd pas de vue l’état de la société algérienne, la politique du PCF et de la bureaucratie russe dans les années 1930, il est difficile de ne pas voir que Messali, par sa fermeté de caractère, son tempérament de lutteur, ses choix et son sens de l’opportunité a essayé et est parvenu à modifier le jeu des forces politiques et sociales et a engagé l’Algérie dans la voie d’un État indépendant. La connaissance de son cheminement, la révision de son rôle avant et après 1954 sont indispensables à la connaissance du populisme, de son apport comme de ses effets sur la formation de la conscience algérienne.

Mes travaux sur Messali, notamment ma postface à ses Mémoires, fournissaient aux spécialistes et aux lecteurs des éléments mettant en lumière la falsification ou l’occultation de ses faits et gestes, le sens des calomnies portées contre lui quant à son attitude au cours de la guerre d’indépendance. C’est alors que le débat sur le culte de la personnalité, notion empruntée à Nikita Khrouchtchev et brandie contre lui par ses adversaires, refaisait surface, mais par le biais de la comparaison avec Ben Bella et Boumediene. L’analyse n’est nullement stimulante pour la réflexion. Elle tend, au contraire, à substituer au cliché de la « trahison » d’autres clichés pour perpétuer la dévaluation de l’homme.

Or, contrairement à Ben Bella et à Boumediene, Messali a la stature du pionnier. Sa notoriété n’est pas, comme l’a écrit B. Benkhedda, le produit de la politique d’un appareil, même si cet appareil y a contribué. Son charisme a été acquis, dans le cadre du pluralisme politique, au terme d’un long itinéraire. Il n’appartient pas « à une espèce de charisme, indirect, transactionnel, fondé sur les calculs mutuels des parties »2 qui a été celui de Ben Bella et de Boumediene. A deux reprises, dans sa carrière, Messali n’a pas hésité à mettre ouvertement en accusation l’appareil du parti : la première fois au cours de la Seconde Guerre mondiale quand il a exclu les dirigeants et les militants qui s’étaient tourné vers l’Axe ; la deuxième fois, en 1953-1954, au sujet des voies de la révolution. Dans ses manifestations, son charisme traduit « une virtualité chronique d’élans eschatologiques à composante révolutionnaire. Il faut substituer un ordre juste à un ordre injuste et impie »3. Ni Ben Bella ni Boumediene, en difficulté avec leur appareil, n’ont été à en appeler directement aux militants et au peuple.

Sorti vainqueur de la guerre intestine algérienne qui l’oppose au MNA, le FLN devient l’institution politique exclusive qui sera la matrice de l’Etat algérien.

1 « Du MTLD au FLN », Révolution africaine, n°40, Alger, 2 novembre 1963.

2 Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, PFNSP, 1986, p. 233.

3 William F. Muhlmann, Messianismes révolutionnaires du tiers-monde, Gallimard, 1958, p. 152.

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