Un algérien raconte sa vie

Extraits d’un article paru dans Socialisme ou Barbarie, n°28, Volume V (11e année), Juillet-Août 1959, p. 35-38.

Fanatisme et superstition

Même pour le fanatisme, la superstition, j’ai vu que c’était autorisé, agréé par le gouvernement français en Algérie. J’ai vu, square Nelson, des femmes qui allaient là, soi-disant que c’était des sorciers – des conneries, quoi. Mais c’était agréé par le gouvernement. Il y avait des négresses là, qui tuaient des poulets, prenaient les entrailles et tout ce qui s’ensuit. Soi-disant que l’eau de mer de cet endroit était bénie par le sorcier et les femmes allaient se laver là-dedans. Il y avait donc des femmes qui se foutaient à poil pour se laver là et simplement il y avait une autre femme qui les cachait avec un petit bout de voile de rien du tout. Un jour j’étais avec les copains et j’avais vu ça. D’ailleurs les copains et moi on avait commencé à rouspéter parce qu’il y avait des pêcheurs, là. Ils donnaient des bons coups d’œil. Enfin, ils se régalaient. Alors nous, on a commencé à incendier cette femme et les femmes qui faisaient brûler de l’encens et tout le bataclan. Eh bien! mon vieux, il fallait qu’on courre, parce que les flics ils sont venus ; ils nous ont fait courir. C’était autorisé par le gouvernement.

C’est des trucs qu’on devrait supprimer. Parce qu’à l’heure actuelle ça existe encore. A la Casbah, je me rappelle, il y a une femme qui est une vraie saloperie, elle crée le fanatisme pour arriérer les gens encore plus, pour leur introduire le culte du fanatisme. Il fut un moment en 1944 où elle avait acheté une villa à Saint-Eugène. Je dirai franchement, ma mère je lui défendais d’y aller et elle y allait quand même. Ils étaient possédés par ce baratin bidon. On leur racontait un tas de choses, que d’ailleurs moi je ne faisais pas cas. Je gueulais même à ce sujet, parce que je disais : quoi, c’est honteux de faire des trucs comme ça, c’est honteux. On ne devrait pas autoriser tous ces trucs là, et puis ils l’ont fait. C’est autorisé.

Religion

_Au point de vue religion, toi, quand tu étais petit, est-ce que tu étais religieux?

_C’est-à-dire que quand j’étais petit je ne suivais pas la religion. C’était à l’époque où je me suis mis à mon compte. Il y avait une espèce de vieux cinglé, et il m’a baratiné, il m’a mis dans l’idée de faire la religion. Alors moi je l’ai faite. D’ailleurs pendant deux semaines ou trois semaines, c’est tout. Et après, moi, j’ai vu que c’était du bidon.

D’ailleurs, d’un côté il y avait les resquilleurs, comme on les appelle chez nous. Et ils allaient prier. Une fois il y avait un mec. Je le connaissais, c’était un voleur. Et moi, je dis franchement, j’avais un petit coup dans le pif, et je suis parti faire la prière bien que la religion le défende. C’était le vieux qui m’avait baratiné, quoi. Alors, quand je suis rentré dans la mosquée – tu sais comme on fait – je me déchausse, j’enlève mes souliers. Donc, je m’amène faire la prière. Le type, lui, il avait l’habitude de se mettre à côté des espadrilles et des chaussures. Je le connaissais. Et je commence à faire la prière. Il avait remarqué que j’avais un petit coup dans le pif. Alors il me dit : « tu n’as pas honte de venir faire la prière comme ça? » Et moi je lui dis : « je préfère venir faire la prière comme ça – parce que nos ancêtres buvaient et de plus je n’étais pas saoul complètement – mais toi, quand tu viens faire la prière, tu te mets à côté des espadrilles, comme ça tu piques les belles espadrilles et tu laisses les vieilles. » Alors moi, ça m’a écœuré, je me suis dit : moi j’ai compris. Je n’ai plus voulu faire la religion.

Une manifestation nationaliste non autorisée

J’ai donc vu tous ces trucs là, et j’avais aussi des copains qui parlaient de la liberté de l’Algérie et tout ce qui s’ensuit. Alors j’ai activé, vraiment activé. J’ai essayé de convaincre certains compatriotes pour essayer de défendre l’Algérie, la liberté de l’Algérie.

Alors là, je me rappelle d’une manifestation. C’était en 1941. C’était à la veille du Ramadan.

_Mais quel était le but de cette manifestation?

_Ah! ça, je ne pourrais pas dire.

_Mais c’était une des premières grandes manifestations?

_On non! Il y a eu une grande manifestation en 1933 et après il y en a eu plusieurs, mais moi je n’étais pas dans le coup. Mais celle dont je me rappelle c’était en 1941. C’était une manifestation, comme toutes les manifestations qu’on organise, pour le mécontentement et tout ce qui s’ensuit. A ce moment là c’était sous le P.P.A., quoi.

On avait préparé ça. Moi j’étais avec des copains, mais je ne savais absolument rien. Admettons que c’est aujourd’hui la fin du Ramadan. Le lendemain c’était fête. Alors vers le coup de quatre heures du matin, on est parti, on est allé dans les cafés. On disait aux jeunes : « allez, descendez ». Aux types qui étaient dans les cafés en train de jouer aux cartes ou aux dominos, on leur disait : « allez, descendez, allez manifester. » Et puis on est descendu et là, la police elle l’a eu dans le dos. Parce qu’on est descendu, on s’est groupé et on est passé à la nouvelle Mosquée. On était là en train de manifester. Il y avait un discours. Et voilà que le type qui dirige la Mosquée à commencé à crier. Alors moi j’étais devant lui et je lui ai donné un coup de poing, parce qu’il disait « ici c’est la Mosquée de la religion, c’est pas la Mosquée de la politique ». J’étais acharné, quoi. Et puis après on est parti, ça a été fini, on est remonté. Alors il y avait la police, ils ont chargé sur nous. Nous, on se défendait. C’était la grosse bagarre et tout ce qui s’ensuit. Moi, j’avais reçu un gros coup de gourdin sur le crâne. Et après, ça s’est arrêté.

Je continuais à fréquenter les copains. Je ne récoltais que les copains qui avaient évolué là-dedans. Quoi, des amis. Et je continuais à travailler aussi. Et c’est de là que j’ai commencé à m’apercevoir de l’injustice du gouvernement français envers les Algériens. Eux-mêmes nous rendaient révolutionnaires malgré eux. Et alors je discutais avec des Français. Très peu d’ailleurs, parce que je n’aimais pas beaucoup faire ces trucs-là. Et quand je discutais avec eux j’essayais de leur lancer des piques, et tout ce qui s’ensuit. Mais ils me disaient « toi tu n’es pas comme les autres, tu es différent ». Moi-même je ne disais rien du tout, mais pourquoi pas comme les autres? Hein? Parce que je me défendais mieux, je parlais mieux le français et tout ce qui s’ensuit?


L’article complet ainsi que le numéro de la revue sont accessibles via le lien suivant :

http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/soub/SouB-n28.pdf

 

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