Contre la guerre en Afrique du Nord : solidarité de classe

Article paru dans Tribune ouvrière, n°15, août-septembre 1955, p. 4-6.

Pendant que nous étions en vacances, les problèmes d’AFRIQUE du NORD ont considérablement évolués dans un sens tragique.

Ce n’est plus seulement l’argent des travailleurs dont la Bourgeoisie a besoin afin d’entretenir une administration et une police pour exploiter les travailleurs nord africains, c’est la vie même des ouvriers et des paysans qu’elle prend pour aller défendre ses privilèges.

Le mouvement qu’on a appelé « terroriste » a commencé en TUNISIE avec les fellaghas. Aujourd’hui, le mouvement « terroriste » tunisien est en régression. Pourquoi les Tunisiens, d’ordinaire si « soumis » ont-ils engagé une lutte sans merci ? En TUNISIE, ceux qui ont la chance de travailler (ce sont en majorité des ouvriers agricoles), gagnent de 150 à 250 Frs par jour – le litre d’huile vaut 300 Frs – Il y a 600.000 chômeurs. Les paysans, criblés de dettes, ont à peine de quoi manger, et petit à petit leur terre leur échappe et passe aux mains des gros propriétaires.

Au MAROC, la situation n’est pas meilleure – Malgré son caractère extrêmement violent, le mouvement n’a aucune base politique solide et revêt un aspect de lutte  religieuse. Mais cette forme arriérée de lutte n’en exprime pas mois une volonté d’émancipation dont, en particulier, celle des femmes revêt une extrême importance.

En ALGERIE, la lutte est beaucoup mieux organisée militairement. Les « Rebelles » copient les méthodes militaires des Vietnamiens. Le fait que les Algériens soient astreints au service militaire et que beaucoup aient été utilisés pour aller combattre en INDOCHINE influence considérablement l’organisation militaire du mouvement algérien. Par contre, là non plus, aucune organisation politique. Les organisations politiques actuelles sont inféodées à la Bourgeoisie nationaliste qui craint le mouvement des masses qu’elle est incapable de contrôler.

Pour étouffer le mécontentement des masses nord africaines, depuis des dizaines d’années, la Bourgeoisie française a employé toutes les méthodes : la violence, avec l’armée et la police, l’obscurantisme avec la religion, la corruption avec l’administration française et l’administration locale. Aujourd’hui, la colère monte et le mécontentement explose. Bien sûr, il est encore mal dirigé et, dans beaucoup de cas, il ne profite qu’à des « nationalistes » qui se planquent au moment du danger, font force courbettes devant les capitalistes français et attendent patiemment le moment de tirer les marrons du feu.

Les responsables des maquis fellaghas qui sentent le manque de direction politique ont fait appel aux intellectuels pour se lier à leur lutte. Mais il n’y a pas d’échos. Ces Messieurs attendent de savoir de quel coté le vent tournera avant de prendre position. Pendant le mois d’août, les « terroristes » ont exécuté quelques coups de mains plus violents que d’ordinaire et la Bourgeoisie a décidé d’envoyer des renforts de troupes. C’est donc aux travailleurs français qu’on demande d’aller se faire tuer ou de commettre des horreurs pour maintenir les privilèges d’une minorité de colons assoiffés de sang parce que leurs victimes refusent de supporter plus longtemps leur exploitation, leurs vexations et leur tyrannie. On nous raconte les actes de sauvageries commis par les rebelles. Mais combien d’actes de sauvagerie a commis l’administration française pendant plus d’un siècle en AFRIQUE du NORD ? Et maintenant que des fractions de la population se sentent assez fortes pour se révolter, comment ne pas comprendre qu’ils usent des moyens qu’on leur a si souvent appliqués. Si quelques groupes de « révoltés » ont commis les exactions que la haine accumulée pendant des dizaines d’années a rendu horribles, comment qualifier la répression qui, de sang froid a commis à des dizaines et même des centaines d’exemplaires des ORADOUR s/ GLANE? Puisque que l’on a parlé du meurtre de femmes, d’enfants, que l’on fasse le compte de ceux qui sont le fait des « terroristes » et de ceux qui ont été l’œuvre de LA REPRESSION. La simple lecture des journaux nous montre que le nombre des victimes de la répression est de très loin supérieur à celui des victimes du « terrorisme ». Et les journaux sont loin de tout dire.

Les travailleurs que le gouvernement mobilise arbitrairement pour aller combattre en ALGERIE ne doivent pas se laisser prendre à la propagande qui tend à leur faire croire que, si ils ont dû quitter leur foyer, c’est de la faute aux « terroristes ». Les soldats doivent comprendre que les gens qu’on les envoie combattre ne sont pas des pillards et des bandits, comme on tente de leur faire croire. Ce sont des exploités, des opprimés qui n’ont pas de travail, qui crèvent de faim, qui sont en loques, qui vivent dans d’infâmes gourbis, qui en ont assez d’être bafoués et qui se révoltent contre la situation misérable qui leur est faite. Certains politiciens « de gauche » nous montrent les fellaghas comme d’héroïques combattants qui luttent pour leur indépendance. La vérité, c’est que ce sont de pauvres bougres qui se révoltent contre d’effroyables conditions de vie qu’ils ont longtemps subies et qu’ils ne peuvent plus tolérer. Mais leur mouvement n’a encore aucune conscience politique. Dans leur révolte, ils visent à casser ceux qui, autour d’eux, ont les bonnes places, ceux qui les exploitent et, le plus souvent, les traitent avec le plus profond mépris. Mais ils ne savent pas encore ce qu’ils veulent ou ce qu’ils pourront mettre à la place. Et le manque d’idées claires sur ce qu’ils veulent réaliser à la place de l’affreuse condition qu’est la leur les amène à retomber dans les filets des politiciens indigènes qui profitent de leur lutte pour conquérir en partie ce qui étaient les privilèges des colons et de l’administration française. C’est ce qui s’est passé avec le mouvement Tunisien qui n’a rapporté que quelques bonnes places à des avocats ou autres docteurs indigènes (Monsieur BOURGHIBA a quitté sa prison pour aller se faire soigner les reins à LUCHON).

Au MAROC, on tente d’étouffer le mouvement par des compromis avec les partisans de BEN YOUSSEF et de BEN ARAFA. En ALGERIE, la situation est encore plus grave car les dirigeants nationalistes sont impuissants à contrôler le mouvement, la voie des compromis étant fermée, il ne reste que celle de la répression. Mais c’est un jeu dangereux. Car ce ne sont pas les 50.000 morts que réclament les colonialistes français qui donneront du travail et de meilleures conditions de vie aux algériens.

Pour vaincre le « terrorisme »en AFRIQUE du NORD, il faut vaincre la misère qui en est la cause. Pour cela il faut développer l’économie du pays. Mais, sur des bases capitalistes, le développement de l’économie ne signifierait pas l’émancipation.des populations, il se traduirait peut-être par une petite amélioration des conditions de vie mais aussi par un renforcement de l’exploitation. Il se traduirait par un développement du Prolétariat industriel indigène bien plus difficile à manier que le prolétariat de la métropole.

Une bourgeoisie forte et dynamique pourrait envisager de renforcer son exploitation pour un certain temps, en industrialisant le pays. Mais la faiblesse et les contradictions internes de la bourgeoisie française la rendent incapable d’une telle tache. C’est pourquoi les capitalistes français préfèrent se dépêcher de jouir de ce qui leur reste d’autorité en laissant crever de faim la population, en l’exploitant à outrance, en réprimant par la force toute tentative d’émancipation et en faisant venir en FRANCE ceux des NORD AFRICAINS qui sont les plus évolués, les plus dynamiques, les plus aventuriers aussi, pour les employer aux besognes les plus dures, les plus sales, pour un salaire bien souvent inférieur à celui des travailleurs métropolitains d’origine, et créer ainsi une concurrence de main d’œuvre contre ces derniers. Bien sur, il en est qui ne trouvent pas de travail et qui vont rejoindre l’armée des « inadaptés » – maquereaux, voleurs, prostituées, etc.. – Mais c’est une soupape de sureté pour la bourgeoisie. Le fait qu’il existe une pègre nord africaine en France suffit à faire mépriser l’ensemble des nord africains, même ceux qui travaillent au coté des travailleurs français, et rend extrêmement difficile la solidarité entre ouvriers nord africains et ouvriers français. Sans compter que, très souvent, la police utilise les éléments de cette pègre pour espionner leurs compatriotes. Ce sont là des raisons supplémentaires pour les ouvriers français de considérer les nord africains comme leurs égaux, même s’il est difficile de s’entendre avec certains nord africains qui ont évolué dans un milieu différent du notre.

Par des préjugés de races, de religions, créés par des siècles d’obscurantisme, par des divisions économiques et sociales, la Bourgeoisie dresse les uns contre les autres travailleurs nord africains et travailleurs français. Ou nous saurons surmonter ces préjugés et ces divisions pour lutter ensemble pour l’amélioration de notre sort commun, ou la Bourgeoisie utilisera nos divisions et nos haines pour nous exploiter davantage les uns les autres et même pour nous faire entretuer.

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