La période des drapeaux est terminée

Extraits d’un article de Paul Thibaud paru dans Esprit, n°145, décembre 1988, p. 19-21.

La révolte des jeunes Algériens, la répression brutale qui leur a d’abord répondu, puis les réformes ébauchées ont trouvé les intellectuels français singulièrement impréparés. Parmi d’autres réactions désolantes, la plus cocasse restera celle de Gisèle Halimi dans Libération (13 octobre) : elle ne savait pas que l’Algérie était une dictature ! elle n’en a été avertie que « très tard et très mal » par ses « amis algériens », « qui étaient au pouvoir ». Doit-on comprendre que la gauche mondaine ne s’informe que dans les cocktails ? Soyons plutôt honnêtes: tout le monde savait et tout le monde s’en fichait! La cause dont l’intelligentsia française s’était fait jadis un emblème, elle lui était devenue quasi indifférente. Ce que la déclaration laborieuse de quelques ex-121 ne saurait dissimuler. Ces héros se sont relus ; aujourd’hui comme hier, profèrent-ils, « la cause du peuple algérien est celle de tous les hommes libres ». Cette superposition du présent et du passé suggère que le combat des jeunes Algériens est le même que celui de leurs pères, il y a trente ans, et qu’à une génération d’intervalle ils trouvent à l’extérieur les mêmes valeureux alliés, toujours aussi fermes sur les principes. (…)

Quoi qu’aient pu attester jadis les 121, la cause du FLN n’était celle de la liberté universelle, c’était celle de l’indépendance d’un peuple qui n’a pu se dégager de la colonisation qu’en érigeant en principes (pour résister à la tentation du compromis) « centralisme autoritaire et mystique du secret ; exclusivisme ; recours à la terreur… », pour citer un ancien dirigeant du FLN (en exil). Celui-ci, dans un livre documenté et profond, montre que la soumission en toutes circonstances à la direction, le refus absolu du pluralisme, la « vision totalitaire de la société » (p. 309) ont été considérés pendant toute la guerre comme indispensables, intrinsèques à la lutte nationale : « Mus par la haine de la domination étrangère, les Algériens considéraient l’arbitraire comme le revers inévitable de ce qui [était] pour eux l’essentiel, la communauté» (id., p. 311). Proscription du MNA, rôle des Seigneurs de la guerre (chefs d’une wilaya ou maîtres d’un service) dans le FLN, massacre de certaines populations simplement réticentes comme à Mélouza, obligation faite aux libéraux du GPRA d’humilier leurs convictions, tyrannie des petits chefs sur le peuple décrite par Mouloud Feraoun dans son Journal de Kabylie, sort tragique des nombreux harkis, refus spontané, en 1962, par la majorité des dirigeants, de l’Etat libéral qu’esquissaient les accords d’Evian, exode des pieds-noirs, définition restrictive, sur une base religieuse en fait, de la nationalité algérienne… cette série n’est pas une liste d’accidents, c’est la description d’une pratique politique, la seule dont le peuple algérien ait cru (à tort ou à raison) qu’elle conduisait à l’indépendance. (…)

Les jeunes révoltés d’Algérie n’aspirent pas à revenir aux sinistres méthodes de direction d’un Ben Tobbal, ni à l’arbitraire populiste de Ben Bella, ni à la belle époque de la « révolution algérienne » et des « pieds-rouges », ils participent de ce qu’il y a trois ans Ait Ahmed, annonçait, au cours (c’est significatif) d’un colloque consacré à Camus, à savoir l’éclatement du carcan nationaliste et le progrès parmi les jeunes de valeurs culturelles et politiques semblables à celles de l’Europe : « La période des drapeaux sera transitoire. L’on se rendra compte un jour que seule la démocratie est capable d’apporter le développement. » La période post-coloniale arrive à son terme ; la jeunesse algérienne est bien moins attirée par l’islamisme qu’elle ne se dégage, ne se « désemmaillotte » d’un passé dont on lui a fait un étau. Ce qui peut commencer c’est une nouvelle dialectique politique, culturelle, économique unissant l’Algérie (et le Maghreb) à l’Europe, dialectique dont l’horizon serait la constitution d’une démocratie en Algérie, laquelle semble pour la première fois à l’ordre du jour.

Il est à craindre qu’à cela nous ne soyons pas prêts. Une Algérie confite dans le chauvinisme autoritaire justifiait notre indifférence, un pays en mal de démocratie nous crée des obligations. C’est parce que nous ne sommes pas décidés à assumer celles-ci que nous voulons tenir l’Algérie à distance, dans son étrangeté, et que notre premier réflexe est de voir un coup des imams quand des jeunes gens crient dans la rue : « Non à l’oppression ! Pour la dignité du citoyen ! »

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