Lettre à mes amis algériens (Juliette Minces)

Texte paru dans la revue Sou’al, n°7, septembre 1987, p. 153-154.

Les journalistes algériens – donc l’État – sont-ils devenus à ce point amnésiques pour oser ainsi falsifier l’Histoire? Pour nous qui, au nom d’un certain nombre de valeurs que nous croyions communes, avions soutenus les Algériens durant leur lutte, leurs propos concernant le procès de Klaus Barbie sont à la fois consternants et révoltants. De même que l’expression de leur racisme antijuif digne des « meilleures » pages de Brasillach.

Au cours de la guerre d’Algérie, certains avocats, défenseurs du F.L.N., comparaient volontiers les parachutistes français aux soldats nazis. La violence et les exactions de cette guerre coloniale les autorisaient à de telles comparaisons. Mais ils connaissaient suffisamment les différences idéologiques entre le colonialisme et le nazisme pour ne pas aller plus loin : l’État français et son armée, malgré toutes leurs brutalités, n’avaient pas pour projet de gouvernement l’élimination systématique d’une population en tant que telle.

Quant aux militants et aux combattants du F.L.N., ils n’ignoraient pas qu’en France « métropolitaine » existait une opinion publique dont une fraction était ouvertement opposée à cette guerre, contraire à ses principes. Pendant un certain temps sa voix ne s’est pas fait suffisamment entendre. Pourtant les dirigeants du F.L.N. l’ont largement mise à profit, comme relais et interlocutrice privilégiée.

Après l’indépendance de l’Algérie, nous avons été assez nombreux à nous demander pourquoi les Algériens ne faisaient pas le procès des criminels de guerre français, même par contumace, même symboliquement. Ces procès n’ont pas eu lieu. Peut-être les nécessités politique d’alors l’ont-elles emporté sur le désir de vengeance ou de justice.

C’est pourquoi je voudrais rafraîchir la mémoire de ceux qui permettent ces amalgames déshonorants et certaines affirmations concernant les juifs.

Même si ce n’est pas en tant que juifs qu’ils se sont solidarisés de leurs gouvernements (heureusement, l’État français n’est pas confessionnalisé), nombre des plus véhéments dénonciateurs de cette guerre ont été des juifs. Faut-il rappeler les articles de Claude Lanzmann, ceux de Jean Daniel, le livre – un des premiers sur le sujet – de Jean-Jacques Servan-Schreiber ou les actions menées par L’Express ou France-Observateur, par exemple? Faut-il rappeler le courage de Pierre Vidal-Naquet, l’un des fondateurs du Comité Audin, ou celui d’un Laurent Schwartz.

Faut-il enfin jouer aux « anciens combattants » et souligner que parmi les organisateurs des réseaux de soutien au F.L.N. figuraient des juifs (Henri Curiel par exemple)? De même que parmi les « porteurs de valise » ou les dirigeants des mouvements étudiants opposés à cette guerre?

Encore une fois, ce n’est pas en tant que juifs qu’ils ont agi ou se sont prononcés. C’était par solidarité, nécessaire, avec une lutte juste menée pour l’indépendance d’un peuple.

De ce point de vue, écrire à propos du procès de Barbie : « Ce n’est pas un hasard si les grands networks, canards et radio sont la propriété exclusive de ces hommes, les juifs, qui attisent dans l’amalgame le scandale et l’histoire. Au Nouvel Observateur et à Europe 1, par exemple, on est d’abord juif avant d’être journaliste (…)*  » est une infamie.

Juliette Minces, écrivain, cofondatrice de Révolution africaine.

* Algérie-Actualité, cité par Le Monde, dimanche-lundi 26 mai 1987.

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