Groupe femmes algériennes

Manifeste repris par la revue Sou’al, n°4, novembre 1983, p. 121-125.

Préambule *

De plus en plus les femmes dans le monde sont amenées à lutter contre l’arbitraire et l’injustice qui leur sont faits.

Les femmes algériennes ne sont pas épargnées de ce sort répressif. Elles ont eu plusieurs fois l’occasion de montrer qu’elles étaient les premières à ressentir et à souffrir des contradictions existant dans la société algérienne, et ce par la quotidienneté de leur oppression.

La guerre de libération nationale a eu la capacité de toucher les femmes et de les organisation dans la lutte. Même si le plus souvent on a refusé de les y impliquer totalement il n’en reste pas moins que pour la plupart, leur participation à la guerre constitue un pas dans leur prise de conscience et a rendu plus clair la nature de leur oppression. Cette guerre de libération nationale a fait naître de nombreux espoirs que le pouvoir a vite réprimé après l’indépendance au nom de valeurs islamiques, celles-ci devant servir de rempart contre ce que le pouvoir considère comme une « dépravation de mœurs ». En fait, le pouvoir était conscient que la lutte des femmes dans sa dynamique se heurterait à son idéologie et à ses institutions. Dès cette époque, il a entrepris une réintégration des femmes dans leurs foyers et familles. Progressivement, les femmes seront de nouveau cantonnées aux responsabilités traditionnelles au sein de la famille.

Le « redressement » de 1965 n’a pas plus que la période précédente, changé quelque chose au sort des femmes. Rien n’a changé, si ce n’est que de plus en plus de femmes accèdent au marché du travail, non parce que le pouvoir a changé de nature, mais plutôt parce qu’il est contraint pour réaliser ses projets de développement d’intégrer une main d’œuvre à bon marché, occasionnelle et à moindre coût. Or, aujourd’hui, la crise économique qui touche les masses populaires algériennes, précipite les femmes dans des conditions encore plus déplorables. De plus en plus les femmes sont rejetées des entreprises, réintègrent leurs foyers où elles dépendent des maris qui n’oublient pas de leur faire payer leur dû.

A ceux qui disent : la libération de la femme algérienne s’effectuera par son intégration au processus économique, nous répondons que cette condition n’est pas suffisante pour que les femmes ne soient plus maltraitées, calomniées au foyer ou dans la rue. Elle ne suffit pas non plus à leur garantir la possibilité de circuler, de s’exprimer, de réagir librement. Une telle réponse à la libération de la femme algérienne vise à masquer l’aspect spécifique de leur oppression, car même les femmes travailleuses (4 % en Algérie) restent opprimées par des patrons-hommes, des contremaîtres-hommes. De l’ouvrière à la secrétaire les femmes travailleuses sont l’objet de calomnies sexistes et ne sont jamais réellement insérées dans les différents secteurs de la production. De plus, cette réponse vise à accentuer l’attentisme des femmes, car ceux qui parlent de « libération par le travail » lient cette question au développement économique de l’Algérie, c’est-à-dire la possibilité de fournir aux femmes et à la moitié de la population active un emploi. La crise économique qui sévit actuellement en Algérie rend de tels propos bien illusoires ; nous ne sommes pas contre l’intégration des femmes au travail, car c’est l’occasion pour des milliers de femmes de sortir du rôle traditionnel qui leur est assigné par l’islam.

Par contre, nous réclamons le droit au travail pour les femmes, mais ce droit ne nous garantit en rien une place à part entière dans la société algérienne, s’il n’est pas accompagné des droits élémentaires pour toutes les femmes.

Résistance et lutte des femmes

Dès la période qui a suivi la guerre de libération nationale, le Pouvoir a avancé des positions ouvertement réactionnaires vis-à-vis des femmes, notamment à travers les deux avant-projets du Code de la famille (ceux de 1966 et 1972).

La résistance opposée par les femmes à ce projet en 1972 démontre leur refus de défendre des projets qui officialisent leur oppression. Cette radicalisation autour de revendications comme le Code de la famille a touché non seulement les étudiantes de la Faculté d’Alger mais aussi les femmes des entreprises du textile (par exemple, la Sonitex à Oran où les femmes ont posé au cours de la lutte des revendications spécifiques contre l’abus des contremaîtres).

Aujourd’hui, avec la remontée des luttes qui témoignent d’un mécontentement au sein des masses populaires, les femmes se mobilisent et tendent à lutter autour des revendications mettent en cause certains aspects de leur oppression, rejoignant ainsi l’ensemble de la classe ouvrière : contestation des rapports hiérarchiques discriminatoires vis-à-vis des femmes, revendications d’ordre salarial, réduction des horaires de travail, etc.

La réponse du Pouvoir à cette mobilisation des femmes a été de mettre en sourdine l’avant-projet du Code et de répondre aux revendications des femmes au cours des quatre campagnes électorales en se servant du cadre de l’UNFA pour les rassembler, les faire participer aux débats sur la Charte et les utiliser comme force d’appoint électorale à sa politique d’institutionnalisation du régime. En effet, le Pouvoir par des propos démagogiques, propose aux femmes une « éducation et une promotion » qui les cantonne dans leur rôle traditionnel de « mère et d’épouse », qui est censée les préserver contre une « catégorie d’éléments anti-sociaux », prônant les valeurs de notre « personnalité arabo-islamique », pilier de l’idéologie réactionnaire des Frères musulmans (Cf. art. 2 de la Constitution instaurant l’islam religion d’État).

Pour un réel statut démocratique

En tant que femmes algériennes, nous pensons que c’est à nous femmes, de défendre nos droits et de prendre en charge nos luttes pour que s’instaure un réel statut démocratique pour les femmes algériennes. Mais nous sommes également décidées à nous battre pour que cela devienne l’affaire de la société algérienne toute entière, car même les organisations qui luttent pour la défense des libertés démocratiques ne peuvent nous garantir notre véritable libération.

Et si la femme actuellement, se voit complètement tenue à l’écart de toute vie politique en Algérie, c’est qu’il y règne non seulement un climat anti-démocratique qui ne permet ni aux femmes ni aux travailleurs de prendre en charge la défense de leurs intérêts, mais il existe aussi une répression socialement organisée contre les femmes. Nous sommes tout à fait conscientes des préjugés sociaux à l’égard de la femme dans notre société. Mais ne soyons pas dupes. Le Pouvoir en est le principal responsable qui vise à maintenir et à entretenir les masses dans un état de tradition féodale et réactionnaire.

Aujourd’hui dans l’immigration, nous avons trouvé la possibilité de nous regrouper sur un objectif essentiel : créer un cadre de lutte et proposer un ensemble de revendications qui partent de nos besoins spécifiques.

Nous revendiquons pour les femmes des droits élémentaires. Quelques phrases de la Charte nationale (une page sur 190, glissée dans le chapitre sur la révolution culturelle… juste après la lutte contre les déviations et les maux sociaux…), ne suffisent nullement à assurer que les femmes ne puissent se faire agresser, battre, violer, maltraiter dans la rue ou dans leurs foyers, se faire dévaloriser dans leur travail, comme à l’accoutumée, et cela avec la complicité des institutions et du Pouvoir.

Nous dénonçons l’application officieuse du Code de la Famille de 1972 et ses dispositions réactionnaires.

Nous réclamons un réel statut juridique et social garantissant à la femme ses droits, ses libertés et ses aspirations légitimes :

_ pour un réel divorce des femmes et le libre choix du partenaire,

_ pour l’abolition de la dot (art. 30 de l’avant-projet),

_ pour l’abolition de la tutelle parentale et maritale,

_ pour l’abolition de la répudiation,

_ pour l’abolition de la polygamie sous toutes ses formes (art. 26 et 49),

_ pour l’instauration d’un âge de majorité légale (18 ans),

_ pour le droit au travail des femmes célibataires et mariées,

_ pour des conditions de salaire égale aux hommes et contre la dévalorisation du travail féminin,

_ pour la multiplication des crèches et écoles maternelles pour les enfants des femmes travailleuses,

_ pour un lieu de résidence choisi par les deux époux,

_ pour une réelle éducation et information sexuelle des femmes et des jeunes,

_ pour la multiplication des centres de planning familial et une réelle politique et contraception.

Nous dénonçons également la discrimination sexuelle dans les établissements scolaires, les contrôles policiers dont sont victimes les groupes de jeunes, les couples non mariés, les jeunes femmes.

Nous estimons ces revendications comme fondamentales et prioritaires, nous lutterons pour leur réalisation, considérant que la moitié de la population algérienne ne peut plus vivre dans l’irrespect, l’ignorance et la marginalité, que ces revendications font partie intégrante du processus de mobilisation actuelle autour des libertés démocratiques en Algérie.

Nous ne prétendons pas être pour autant l’Organisation des femmes algériennes, mais un élément de sa composition qui s’inscrit dans les conditions spécifiques de l’immigration. En effet, la radicalisation des femmes algériennes ne pourra pleinement se réaliser qu’au pays même.

Cependant, nous appelons à d’autres initiatives au pays ou dans l’immigration, groupes de femmes ; expériences théâtrales, culturelles, cercles de réflexion sur le problème de la femme en Algérie et autres…

Ces diverses expériences constitueront de véritables échanges pour la construction d’un mouvement plus large, qui s’inscrira dans un processus de mobilisation de plus en plus grand des femmes algériennes, autour des droits démocratiques et des revendications des droits élémentaires.

Groupe femmes algériennes

30 juin 1977

*In « Algériennes en lutte », Paris, janvier 1978

 

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