L’oppression des femmes dans le « socialisme arabo-islamique »

Article paru dans El-Oumami, n°15, avril-mai 1981, p. 8-9.

Les discriminations qui touchent toutes les femmes en Algérie se retrouvent dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale. Moins de 100.000 femmes ont la chance de travailler. Sur une population active féminine de plus de 3 millions, cela équivaut à 3%. D’autres sources donnent un chiffre inférieur encore. Dans tous les cas, la marginalisation de la femme algérienne atteint un des taux les plus forts dans le monde. Dans la pratique, la bourgeoisie utilise donc l’arsenal des traditions islamiques pour choisir que le chômeur prioritaire soit toujours une femme. L’article 32 de l’avant-projet du code de la famille interdit carrément à la femme de travailler sans l’autorisation du mari. Les femmes qui travaillent sont pour la plupart obligées de se diriger vers les travaux subalternes, généralement sous-payés et sous-qualifiés (filles de salle dans les hôpitaux, femmes de ménage, O.S., dactylos…). Elles n’ont bien sûr aucune « sécurité de l’emploi » et seront les premières licenciées en cas de fermeture. Comme nous le verrons plus loin, elles subissent une double exploitation, non seulement du fait des discriminations d’emploi et de salaires, mais aussi du fait que la charge des tâches domestiques, après le travail, pèse entièrement sur elles. Il faut compter aussi avec l’oppression sociale étouffante liée au rôle traditionnel de femmes aux foyer qui leur est toujours réservé et qui ne manque pas de se faire sentir à tous les niveaux.

La grande majorité des femmes sont donc des femmes au foyer. Mais la bourgeoisie ne veut pas reconnaître que le chômage qui règne en Algérie touche aussi bien les femmes que les hommes (45%, plus de un million, de chômeurs et 97,5% de chômeuses, sur une population active de six millions de personnes de 19 à 65 ans). Et ce n’est qu’une manœuvre de la part de l’Etat (qui ne compte même pas les femmes « au foyer » comme « actives » dans ses statistiques officielles) que de ne pas considérer ces femmes comme chômeuses.

Car elles qui voient sans cesse les prix monter, les queues s’allonger, leurs enfants rejetés de l’école, elles ont besoin de travailler et de participer aux luttes revendicatives du prolétariat et des masses exploitées.

La crise du logement ne manque pas non plus de se répercuter particulièrement sur la situation des femmes. Le logement a été délaissé par la bourgeoisie qui investit au gré de ses appétits et des profits qu’elle en retire. « Il faudrait construire 100 000 logements par an au minimum à partir de 1980 et 200 000 à partir de 1990 ». C’est dire que l’extension des bidonvilles et des cités autour des villes n’est pas un hasard et que tous les problèmes qui en découlent (recherche de l’eau, transport, approvisionnement…) seront pris en charge surtout par les femmes, ce qui n’est pas pour alléger leur situation.

Lorsqu’on sait la difficulté qu’il y a à trouver un logement, on connaît le problème de nombreux couples obligés de vivre chez la famille (du mari en général) et ainsi se perpétue le contrôle des beaux-parents sur la femme et la lourdeur des tâches domestiques. Quand on sait que « 6.892 urbains vivent en moyenne à 7,20 personnes par pièce », on imagine la fatigue et l’usure de la femme qui s’occupe des enfants dans un espace aussi réduit, les difficultés que cela entraîne pour le travail scolaire de ceux-ci…

Les discriminations qui frappent le sexe féminin apparaissent aussi sur le plan de la scolarisation. Les filles vont moins nombreuses à l’école et son retirées plus tôt que les garçons. « de 1969/70 à 1972/73, la scolarisation des garçons a proportionnellement augmenté plus vite que celle des filles dans l’enseignement primaire et secondaire » ; d’autre part,  « la différence de scolarisation tend à s’élargir au fur et à mesure qu’on monte dans la pyramide des âges ». Il faut noter qu’en 1976-1977, 34,2% des 612.229 enseignés moyens sont des filles, ainsi que 23,3% des étudiants de l’enseignement supérieur en 1977-1978.

La fille subit de fait une double discrimination :

_ d’une part du fait de l’oppression sociale qui pèse sur les femmes et qui se répercute au niveau de la famille celle-ci préférant axer tous ses efforts vers le garçon considéré plus « apte » aux études et considérant qu’à partir de 16 ans la fille doit contracter un mariage qui pourra alléger la famille (et aussi du fait des discriminations de l’emploi, le mariage représentant une « sécurité » pour elle).

_ du fait de la sélection accrue au niveau de l’enseignement secondaire liée au chômage et à l’étroitesse du marché et à l’insuffisance des structures de formation, facteurs qui pèsent plus particulièrement sur les filles.

Comme nous le montrions dans le n°11 d’El-Oumami, les femmes sont considérées comme d’éternelles mineures. Et qu’on ne s’y trompe pas, l’Etat bourgeois a pour rôle d’entretenir les traditions réactionnaires derrière une façade « progressiste ». Si la loi de 1963 fixe l’âge minimum du mariage à 18 ans pour le garçon et 16 ans pour les filles, si le mariage forcé et le mariage précoce sont interdits… le consentement personnel de l’épouse n’est toujours pas requis et la dot constitue encore la part d’une transaction hypocrite des familles. Les parents ont donc toujours une place prépondérante dans le choix du conjoint et la surveillance du père et des frères s’exerce au niveau des relations (sorties, activités des filles) jusqu’à ce que le mari prenne le relai. Et si l’on remarque une légère tendance à la famille nucléaire, c’est l’Etat qui prend le relai avec ses flics qui contrôlent les couples de jeunes… Dans la vie quotidienne, les femmes sont victimes de multiples discriminations administratives (divorce…).

L’U.N.F.A. (Union Nationale des Femmes Algériennes) est présentée démagogiquement comme ayant été créée dans le but de « l’émancipation des femmes par l’association à la vie publique dans le travail, dans la famille et dans la vie publique » (statuts). C’est en fait le type même de l’ « organisation de masses » (elle ne regroupe que 160 000 adhérentes) qui ne répond nullement aux besoins des femmes.

Elle se préoccupe surtout des travailleuses, qu’il faut « faire participer à la réalisation des objections de la révolution socialiste » (Art 1). C’est à dire qu’il n’est pas question de remettre en cause les discriminations de salaire, la situation des femmes sous-payées, sous-qualifiées, employées dans des ateliers clandestins sans aucune sécurité, l’oppression sociale touchant celles qui travaillent, puisque tout cela répond aux objectifs de la « révolution socialiste » : se serrer la ceinture et se taire.

De même pour les problèmes d’avortement et de contraception, l’installation de quelques plannings familiaux dans les centres urbains ne s’est accompagnée d’aucune information ni sensibilisation, puisque la bourgeoisie est tiraillée entre des difficultés d’ordre démographique auxquelles elle ne peut vraiment s’attaquer sans s’attaquer à leurs causes : misère, analphabétisme… et la peur du bouleversement social des traditions réactionnaires que suppose la prise en charge par les femmes des problèmes d’avortement et de contraception.

L’U.N.F.A. sert donc d’alibi à la bourgeoisie et de courroie de transmission des objectifs du F.L.N. : « L’U.N.F.A. doit expliquer les directives et résolutions du parti, défendre la révolution socialiste et participer à toutes ses réalisations ». Par un mot sur toutes les discriminations dont sont victimes les femmes dans tous les domaines de la vie publique.

Au contraire, l’U.N.F.A. a pour rôle de justifier ces discriminations dans la logique du discours du Coordinateur du FLN au congrès de l’U.N.F.A. en 1978 : « certaines s’expriment à travers la revendication de la liberté, de l’égalité des salaires et dans le travail, ainsi que dans la discussion en commun des problèmes tels que le divorce, le mariage ou la participation à l’action politique. Ce genre de préoccupations qui prévalent dans le monde capitaliste découle en réalité d’attitudes bourgeoisies dénuées de toutes dimensions sociales et procèdent de l’individualisme et de l’égoïsme ».

L’U.N.F.A. agit aussi pour « sauvegarder les fondements arabo-islamiques de notre personnalité », conformément à la politique réactionnaire de l’Etat bourgeois, elle contribue à confiner les femmes dans leur rôle traditionnel de reproductrices et de ménagères. Le tout évidemment au nom de la tradition islamique qui stipule : « Les hommes ont autorité sur les femmes du fait qu’Allah a préféré certains d’entre vous à certains autres, et du fait que les hommes font dépense de leurs biens en faveur de leurs femmes. Les femmes vertueuses font oraison et protègent ce qui doit l’être, du fait de ce qu’Allah consigne. Celles dont vous craignez l’indocilité, admonestez-les reléguez-les dans les lieux où elles couchent! frappez-les! Si elles vous obéissent, ne cherchez plus contre elles de contraintes » (Coran – Sourate IV – verset 38 [34]).

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