Mezioud Ouldamer : La cruauté maintenant

Extrait du livre : Mezioud Ouldamer, La cruauté maintenant, Cabris, éditions Sulliver, 2007, p. 154-156.

Divers exemples de corruption du pouvoir sont fournis, à l’échelon le plus bas, par des pays aussi différents et éloignés en apparence que peuvent l’être l’Algérie et l’Équateur. Si peu comparables qu’ils paraissent, leurs ressemblances sont réelles et révèlent les traits d’une nouvelle identité comme acquise en peu de temps. Ici comme là, dès l’abord et sans que ce soit le trait dominant, l’arbitraire – mais il faudrait dire la stupidité – n’y fait pas la loi, il est explicitement du même domaine que la foi, et reflète cette nouvelle distribution non contrôlée du pouvoir à l’échelle de la planète. La stupidité va jusqu’à la hauteur du burlesque, quand ces États se piquent de distribuer aux populations leurs terres, de les rendre propriétaires ni plus ni moins de ce qui leur appartenait déjà, qui était leur seul bien avant la naissance même de ces États. Cette largesse, ce procédé, est à l’image de la générosité du FMI ou des sept fromages les plus riches du monde, lorsqu’ils inventent l’idée d’effacer en partie ou en totalité les dettes imaginaires que sont censés avoir contractées les mêmes pays qu’ils ont sucés et continuent de sucer jusqu’à la moelle, avant de les ruiner puis les abandonner dans l’état d’insolvabilité duquel plus jamais rien ne fera qu’ils sortent. Les dettes fictives de ces pays truandés par leurs propres chefs, main dans la main avec l’élite mondiale, rappellent par exemple comment le pouvoir algérien monte ses propres arnaques, sous diverses formes financières, administratives et bancaires, moyennant quoi il écrème régulièrement les « économies » et les revenus des particuliers, en échange de services et de prestations elles aussi fictives. Comme le FMI, la totalité du réseau bancaire algérien est une piperie, dont le « scandale » Khalifa (quelque chose comme un Crédit Lyonnais local) ne fut pas autre chose qu’un accroc qui eut pour seul mérite de prouver qu’il est difficile de s’improviser milliardaire du jour au lendemain. C’est aussi difficile peut-être que de jouer demi de mêlée dans une équipe de rugby, sans faire la différence enter le ballon propre à ce jeu, et une « bulle financière ». (…) En Algérie cette méfiance est rendue par un seul mot qui coure les rues : Faqou! (Nous savons! Tout le monde est au parfum ; l’affaire est éventée ; c’est secret de polichinelle. C’est le cri de la conscience outragée et impuissante, envahie par la haine universelle partagée de tout, désastreuse au-delà des méfaits que peut provoquer un ressentiment solide et durable).

L’impression de totale irréalité baignant toutes les conduites en Algérie est une caractéristique de la décomposition ordinaire, de la légalité politique dont personne n’entend seulement le premier mot, à l’image d’une presse dite indépendante et dont chacun des titres est à la merci de l’humeur de tel général-major goûtant peu l’humour ad hominem – ce grade suprême étant lui-même aussi arbitraire que la mode des prénoms à très ancienne façon, Takfarinas, Massinissa et autre Jugurtha, le tout augurant au pays de se réveiller bientôt sous un maréchalat, avec un avènement des igliden (princes), pourquoi pas.

L’irréalité est un aspect de la corruption, compte tenu de la fièvre vénale qui s’est emparée de toutes et de tous dans une atmosphère de mise à sac de tout le pays de notoriété mondiale : divers observateurs, au service d’instituts financiers ou d’entreprises industrielles, chargés de sonder les reins du pays, en ont épuisé l’étude et rendu les plus affligeantes conclusions. Le genre dit polar y est apparu du jour au lendemain, avec un succès immédiat, comme si en une nuit « Alger la Blanche » des cartes postales était devenue le Bronx du monde. Ce n’est pas un « pays livré à lui-même » mais le « bled Mickey » selon une formule populaire ; une sorte de lointaine province des USA, mais à mi-chemin entre clochard et fantôme, si possible. Ou encore un beylik méconnaissable où justement l’armée, principale propriétaire de la richesse matérielle, évolue vers un genre de caste, une Odjak totalement repliée et fortifiée, vivant des prélèvements qu’elle dilapide aussitôt, n’ayant de compte à rendre à personne (« ce n’est pas l’Algérie qui possède une armée, c’est l’armée qui possède l’Algérie », dit encore la rue, sans exagération ; Yasmina Khadra, l’auteur à succès dans le genre littéraire visé ici, de son côté met cette armée hors de cause ; il en sait quelque chose, il en vient). C’est dans ce genre de pays ravagé par ses habitants-dirigeants que les compagnies américaines trouvent, de leur côté, à faire leur pelote, à l’abri de zones protégées dont l’accès obéit quasiment aux lois régissant le passage aux frontières internationales.

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