Maxime Rodinson : Marxisme et monde musulman

Extraits de Maxime Rodinson, Marxisme et monde musulman, Paris, Le Seuil, 1972.

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Sur les arabophiles sentimentaux, p. 19-20 :

L’expérience stalinienne m’avait fait comprendre que la légitimité de la protestation d’un ensemble d’hommes exploités ou opprimés ne suffisait pas à garantir leur impeccabilité, la justesse de leurs programmes, de leurs stratégies et de leurs tactiques. Cela ne s’applique pas seulement aux prolétaires et aux couches sociales défavorisées de l’Europe. C’est tout aussi vrai des peuples du monde musulman et notamment des peuples arabes. Toute la sympathie que j’ai pour eux, tout le soutien que j’apporte à leurs revendications légitimes ne débouchent pas sur une approbation sans critique de toutes leurs démarches, sur un amour total et inconditionnel du genre de celui que je vois fleurir chez pas mal d’arabophiles sentimentaux  qui ne savent s’orienter dans le monde complexe des luttes d’aujourd’hui que suivant les options simplistes, voire puériles, de l’amour et de la haine, également inconditionnels. Aucun peuple n’est entièrement pur et innocent, aucun n’est coupable sans rémission. Encore moins leurs dirigeants, quand bien même ils se pareraient de l’étiquette de révolutionnaires, trop facile à s’attribuer. D’ailleurs, aucun peuple ne forme un bloc indifférencié et, même vis-à-vis des mêmes projets globaux, les attitudes des divers groupes qui le composent sont inégalement sympathiques ou critiquables. Et puis, l’amour de soi qui développe chez les intéressés eux-mêmes toute orientation nationaliste, fût-elle justifiée au départ, produit tous les effets néfastes que suscite toujours ce sentiment, aussi bien chez les individus que chez les groupes.

Sur le syndrome de Lawrence, p. 45-46 :

Les tâches essentielles qui sont assignées aux sociétés arabes consistent, dans des conditions bien déterminées, à assurer l’indépendance et l’élévation du niveau de vie. Sur ce plan, et dans ces limites, elles peuvent être soutenues par tout marxiste et d’ailleurs par tous ceux qui adhèrent à une orientation humaniste. Il est bien clair que cela ne découle pas d’un amour particulier pour les Arabes en tant qu’Arabes. Cet amour, en dehors de ceux qui y sont poussés par des considérations intéressées, vient parfois d’une constitution psychologique spéciale de type romantique qu’on pourrait peut-être appeler le syndrome de Lawrence. C’est une disposition subjective qui ne peut être ni soutenue ni combattue par des arguments. Normalement, cette arabophilie peut entraîner évidemment à approuver tous les Arabes toujours et partout quoi qu’ils disent et quoi qu’ils fassent. Au contraire, un soutien de type humaniste ou plus spécialement marxiste aux tâches légitimes que s’assignent les sociétés arabes implique l’engagement virtuel de s’opposer à tout ce que des projets arabes peuvent avoir d’illégitime et à tous les projets arabes illégitimes. Ainsi en serait-il de tout projet de domination, d’oppression ou d’exploitation. Des arabophiles romantiques ou des Arabes égarés par le patriotisme peuvent répondre que les Arabes sont incapables, par nature, de tels projets. Ce serait là une vision raciste de l’histoire, inacceptable à ceux qui ont opté pour les orientations ci-dessus définies.

Sur le mythe de la Victime maximale, p. 527-528 :

Beaucoup des intellectuels de gauche notamment, que l’idéologie anticolonialiste poussait à prendre parti pour l’indépendance algérienne, étaient amenés par là à mépriser les thèmes habituels de l’arabophobie, même s’ils manquaient de compétence pour y répondre. Leur ardeur les entraînait souvent vers une arabophilie généralisée et absolue, aussi peu mesurée et raisonnable que la haine de leurs adversaires, je veux dire vers une idéalisation des Arabes en eux-mêmes dans tous les actes passés, présents et futurs. C’était les intégrer dans ce que j’ai appelé depuis le mythe de la Victime maximale, idéalisée autant que peu connue réellement, intéressante essentiellement comme symbole du caractère nocif du « système » contre lequel on se dresse. Ainsi l’Arabe pour beaucoup vint prendre, au moins partiellement, la place qu’avaient occupée ou qu’occupaient encore le Prolétaire abstrait et le Juif abstrait. L’ « engagement » pas trop réfléchi dans le style affectionné par le militant ou le snob de gauche a besoin d’une victime de ce genre sur laquelle on puisse polariser les sentiments d’indignation, souvent légitimes d’ailleurs, qui le justifient. Il est amusant (si on veut) de relever l’ethnocentrisme implicite de cette démarche des milieux qui se déclament sans arrêt contre l’ethnocentrisme. Il est très clair que les victimes en question n’intéressent leurs défenseurs que dans la mesure stricte où elles leur permettent d’attaquer leur propre société. D’où l’ignorance effarante qui accompagne le plus souvent lesdits engagements.

Depuis la fin de la guerre d’Algérie, certains ont continué à voir dans l’Arabe la Victime maximale. Mais il a eu des concurrents sérieux, le Vietnamien, le Noir des États-Unis ou le Latino-Américain au premier chef.

D’autre part, il était possible (plus ou moins) en 1954-1962 de concilier l’idéalisation de l’Arabe abstrait avec celle du Juif abstrait, chère aux mêmes milieux. Les événements ultérieurs et surtout la guerre israélo-arabe de juin 1967, l’intervention des Palestiniens vite réduits eux aussi dans certains milieux au rôle de Victime maximale ont contrait à un choix. Pour de multiples raisons, beaucoup d’algérophiles absolus ont opté pour une israélophilie non moins abstraite et absolue qui, à son tour, les a entraînés à une arabophobie tout aussi peu nuancée. On a bien vu des gens qui avaient porté les valises du F.L.N. reprendre contre les Arabes les arguments, vomis autrefois, des Soustelle, des Guy Mollet, d’un Raymond Charles, d’un Charrasse et d’un Horon. Comment cela s’arrange dans leur conscience, je laisse à en juger à une science à peine naissante (je pense notamment à J. Gabel) dont j’appelle le développement de tous mes vœux – j’essaierai d’y contribuer – et qu’on pourrait appeler la psychopathologie idéologique. Le matériel ne manque pas.

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